Hommage à un artiste de talent

Une jeune vie


Si nous avons peur du temps qui passe. Le temps, lui, a peur des souvenirs qui restent. Vie inachevée ou volonté divine ? Dieu que les interstices du destin sont inextricables ! Une seule mort, mille causes, disaient nos aînés. Quoi qu’il en soit, je ne crois pratiquement pas, que le temps efface les souvenirs. Il est de bon aloi que nous puissions en oublier quelques uns pour mieux nous agripper à d’autres. Il en est des bons et des tristes. Bons, parce qu’ils nous reviennent de loin nous apporter un peu de baume au cœur. Tristes, parce qu’ils nous rappellent qu’un être cher est loin. Très, très loin. Alors, la mélancolie se saisit de nous. Elle nous happe et charrie notre cœur bringuebalant, comme un fétu de paille. C’est pourquoi, il est humain qu’une larme, souvent sans avertir, coule toute seule, le long de notre joue. Soudain, tout s’arrête net pour laisser place à une pensée. C’est celle-là qu’il me sied d’exprimer, à la mémoire de Hassan, pour m’adresser à ses parents, ses proches, ses amis et tous ceux qui l’ont connu et apprécié pour leur dire, ici, toute ma compassion.

Je veux témoigner de ce que je sais de Hassan, pour l’avoir rencontré et discuté longuement, avec lui. Mais surtout parce que le destin a décidé que je sois, parmi, sinon la dernière personne avec qui, il a parlé et surtout beaucoup ri, la veille même, de sa disparition. Nous avions pris un café au distributeur de l’hôpital, puis sommes-nous assis sur un banc, pour fumer une cigarette. Il faisait beau ce jour-là. Souriant, flagorneur, hâbleur aussi, Hassan m’avait confié deux, trois choses sur le mal qui le rongeait. Le connaissant très peu bavard, prude, timide même et très réservé, je ne l’ai pas interrompu. Le fait qu’il ait essayé de se libérer un peu, m’a conforté. Dans le service où il était admis, Hassan s’était lié d’amitié avec d’autres patients. Une très gentille jeune fille de son âge notamment qui était venue me dire bonjour. Il aimait beaucoup parler avec elle, m’a-t-il dit. Le soleil qui balayait la ville commença à se coucher. Il était temps pour moi de rentrer. Hassan m’accompagna jusqu’au portail de sortie. Je lui avais promis de repasser le voir, deux jours, plus tard. De toute façon, beaucoup de gens dont son neveu et ses amis et proches, lui rendaient visite.

Lors de notre discussion sur le banc, hassan m’a fait part de son bonheur d’avoir réalisé son rêve. Il aimait être en France, était très bien intégré et en cours de régularisation. « Maintenant, oui, je vais commencer à faire ma vie, plus sérieusement », ajouta-t-il. En un mot, il semblait heureux. Nous avions changé de sujet pour passer à mille et une autre choses simples de la vie. Il en était ressorti qu’un début de liaison sérieuse commença à prendre forme dans sa vie sentimentale. Mais pour lui, il y avait un temps pour tout. Tout de classique vêtu, il ne badinait pas avec son image d’artiste. Il reçut beaucoup de visiteurs à ses expositions.

Les initiés parlaient avec lui peinture, les autres lui posèrent des questions sur ses thèmes picturaux, de prédilection. Quels messages ses toiles véhiculent-elles ? Quelles sont ses sources d’inspiration ? Comment était-il venu à la peinture ? Quand ressentait-il le besoin d’entamer une esquisse ? Quelle était la place de ce genre d’art dans son pays d’origine ? De toutes ses réponses, j’en ai retenu celle-là, qui à mon sens, résume à la fois sa façon d’être et son style d’art :

« Je peins ma culture, mon pays et mes étonnements ».

A regarder de près les œuvres de Hassan, même si l’on est lambda en la matière, on peut y voir un caléidoscope de motifs imbriqués, des ondulations, des dédales, des traits et des formes qui rappellent parfois certains bas reliefs antiques.

Les mots qu’un poète cisèle pour traduire une idée. Les notes qu’un musicien compose pour sculpter un air, peuvent à loisir, faire l’objet de modifications ou d’améliorations, selon les pulsions du disciple, du fan ou de l’imitateur. Il ne saurait être le cas pour une toile. Il est impossible de repasser derrière le dernier coup de pinceau de l’artiste. Verrouillé à jamais dans le temps, un tableau reste le porte-parole direct de celui qui lui a donné naissance. Il ne nous reste plus qu’à le contempler, chacun au travers de sa vision et de son humeur qui lui sont propres. En cela, nul ne peut dévêtir une œuvre d’art car elle est habillée pour longtemps par son créateur. On peut dans une strophe, préférer, une rime à une autre, changer un mot par un autre. On peut tout aussi bien, fredonner un air en montant en gamme, ou en adoucissant une note, l’air résonnera, à peu près, pareil, dans son l’ensemble. Même chanté faux !

C’est mission impossible dans une toile. Mettez du rouge à la place du vert, une feuille d’un rosier à la place d’une épluchure exotique ; et c’est tout le tableau qui est dénaturé. Ceci n’est pas le fruit du hasard. Assurément pas ! Il se passe qu’un peintre puise les formes qu’il donne à son tableau, dans les profondeurs d’un miracle que nous appelons tous, la vie. Mais, qu’est-ce que la vie ? Que vaut-elle ? Par quoi se termine-t-elle ? Nous dissertons au conditionnel, sur l’univers, tâtonnons sur le cosmos, philosophons sur l’infini et tout ça…Et pourtant la seule chose dont nous ayons la certitude, c’est bien la mort. Aussi irrationnel cela puisse-t-il paraître, nous vivons pour mourir et nous le savons. Tous !

De là, à chercher où et quand cela arrivera-t-il pour chacun d’entre nous, il n’y a qu’un pas à franchir, pour devenir immédiatement moribond.

L’ordre des choses ne prévient, ni n’attend personne. Alors, ai-je vraiment besoin d’être sombrement explicite pour rendre un hommage. Bien sûr que oui ! Sinon, comment vous expliquer, que lorsque votre téléphone sonne, vous dites : Allo…et l’on vous apprend, sans détour, la disparition de celui avec lequel vous étiez en discussion spontanée et amicale, pas plus tard que la veille. Vous raccrochez, restez bouche bée un moment puis commencez à vous poser un tas de questions. Pourtant, il est de ces interrogations auxquelles nul ne peut apporter de réponse rationnelle, sans risque de se tromper ou de verser inutilement dans le blasphème.

Mon Dieu, pourquoi ! Pourquoi lui ? Comment est-ce possible ! Non, je n’y crois pas ! Il doit y avoir un malentendu ! Nous ne parlons sûrement pas de la même personne…

A ce niveau de désarroi, nous n’éprouvons qu’un seul sentiment, il n’y en a pas deux: Celui de l’impuissance. Les plus costauds mentalement, parent au plus urgent. Les plus pieux s’en remettent au tout puissant. Les hébétés par le choc cherchent à comprendre mais souvent aux mauvais endroits. Ceux qui, comme moi, ont parfois, la foi vacillante, s’en prennent au destin. Mais tous, les uns comme les autres avons ceci de commun: beaucoup de peine car les uns comme les autres, ne sommes que des êtres faiblement humains. Sensiblement hagards et éperdument émus.

L’artiste sait pourquoi plutôt un tel portrait qu’un autre. Le créateur sait pourquoi Hassan plutôt qu’un autre. Le mystère de la mort tient au miracle de la vie. Les deux sont complémentaires et vont ensemble. C’est lugubre à dire, j’en conviens !

Hassan Cherid fait partie de cette adéquation mais aussi de ces artistes qui laissent le soin à leurs œuvres de parler pour eux.

Me voici, revenir encore une fois vers vous, sa famille, vers vous ses amis, pour vous dire tout simplement, que l’artiste s’en était allé heureux. Pensez bien qu’il a vécu d’excellents moments dans la ville des lumières, s’était très bien défoulé, avait beaucoup fait la fête, s’était bien amusé et ri avec tout le monde. Quant à moi, je suis retourné plusieurs fois sur ce banc pour revivre dans ma pauvre tête, ce moment d’échange avec hassan dont je garde un visage, en plein éclat de rires et une image immuable d’un jeune homme placide aux traits illuminés. Peut-être que là où il se trouve, il est face à son chevalet, le fusain entre les doigts, entrain de transcrire le factice du monde d’ici-bas où la mort a ceci d’égalitaire : elle vient chercher qui elle veut, quand elle veut, où elle veut. Oui, je le redis, le temps n’efface pas les souvenirs mais il a le mérite de s’arranger pour que même si l’on n’oublie rien de rien, l’on s’habitue, peu à peu à une longue absence. Nonobstant toutes les supputations, il n’y a qu’une seule réponse à tous nos pourquoi et à toutes nos incompréhensions: le destin ! Nul n’est maître du sien. S’en aller est aussi indissociable de vivre que l’est un pinceau des mains du peintre. Salut l’artiste !

Tahar Taïbi

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Publié par Samir

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5 Reponses

  1. Cette hommage m’a baucoup toucher. Je suis contente qu’on noublie pas des gens comme hassen. uN grand Merci à vous .

  2. bonsoir a tous. ya chikh Tahar, la tu nous replonge dans le passé. c’etait comme hier. lors de mon passage a Lyon en ce mars 2000, j’ai essayer mille et une fois de l’avoir au téléphone. et je me demandais pourquoi c’est lui que je cherche a voir.? mais le déstin n’a pas voulus qu’on se rencontre. helas. et juste aprés mon retour au bled, j’ai appris la nouvelle de sa mort. oh quelle nouvelle. Hassen est mort.???? une chose que je ne realisé pas, jusqu’au momment ou on a été le recuperer a l’aéroport. j’etais le premier a ouvrir la fenetre du cerceuil. finalement c’est vrai, et c’est bien lui. combien c’est triste. vraiment j’ai pas de mots a dire. akirhem rebbi l’artiste.

  3. Beaucoup de sagesse de bon sens et surout du « positivisme », point de fatalism. Une maniere descente de rendre hommage et honneur a un enfant d`elfalye. Je suis content de savoir qu`il avait ete heureux a la veille de son depart, car moi je m`etait separe de hassan un jeudi apres midi a la place guidon, c`etait une journee triste, il pleuvait un peu et il faisait froid.Je le revoyait sur cette place, rien que lui et moi et personne d`autres, il avait des petits tableaux qu`il avait pose sur le banc et que le vent renversait a tout bout de champs et lui machinalement les ramassait et remettait en place.c`est la qu`il m`avait appris qu`il avait son visa et bientot il quitterait le pays.je lui avait repondu « mabrouk » et aussi que ces tableaux sont jolis. Il avait l`air anxieux et tres pensif , j`ai compris un peu plus tard cette attitude le jour ou mon tour a quitter le pays etait arrive.
    Merci Tahar pour nous avoir fait penser a ce merveilleux homme et du coup a ceux qui nous avaient quitte a la fleur de l`age.
    you take care of yourself.

  4. bonjour,
    très bel hommage fait à hassan.
    au delà des émotions et de la tristesse que m’inspire la qu’à provoqué cet hommage

    • pardon, mauvaise manip …
      je disais donc :
      au delà des émotions et la tristesse que m’inspire cet hommage, c’est l’absurdité de la vie qui m’afflige encore plus ….et nulle révolte n’y peut rien.

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