Les femmes d’EL-FLAYE toujours au rendez-vous de l’histoire.

Association culturelle EL-FLAYE-Savoir et Patrimoine
Association pour la Promotion de l’Activité Culturelle

Les femmes d’EL-FLAYE toujours au rendez-vous de l’histoire

EL FLAYE le 08 mars 2019

Alors que la célébration de la Journée internationale de la Femme dans notre pays coïncidait cette année avec le deuxième vendredi du mouvement populaire de protestation et que les deux « thèmes » se sont mêlés pour n’en faire qu’un, de nombreuses femmes ont répondu chaleureusement à l’initiative des associations culturelles : « EL-FLAYE-Savoir et Patrimoine » et « Association  pour la Promotion de l’Activité Culturelle ».

Il s’agissait de célébrer cette date en rendant un hommage appuyé à la bravoure et l’esprit de sacrifice des femmes d’EL-FLAYE. Ce vendredi 8 mars, en début d’après-midi, dans la salle des fêtes Ounissa, sise au cœur du village, plus de deux cents femmes étaient présentes comme cela a pu être compté sur la base des fleurs qui restaient. On comptait quelques jeunes filles et femmes mais l’auditoire était composé essentiellement par des femmes au foyer, mères de familles, et des femmes âgées dont certaines assistaient pour la première fois à un Huit Mars. Si leurs âges ou leurs responsabilités familiales ne leur permettaient pas de se joindre aux manifestations de ce jour historique, elles ont tenu à y participer à leur manière à travers cette belle rencontre emplie de joie, de dignité et de patriotisme.

Après l’ouverture, Zahia CHELBI, membre d’une des deux associations, a pris la parole pour souhaiter la bienvenue à toutes en précisant qu’il ne s’agissait pas d’une fête mais d’un moment précieux de recueillement lié au devoir de mémoire. Elle a ainsi déclaré : « Si nous avons aujourd’hui un peu plus   de liberté qu’auparavant, c’est grâce au combat de nos grand-mères et de nos mères. Pour les femmes du monde, de l’Algérie, de la Kabylie et d’EL-FLAYE, pour toutes les femmes qui ont subi les affres de la guerre, celles qui sont  mortes sans avoir vu le fruit de leurs souffrances, pour toutes les femmes qui ont fondé des foyers avec bien peu de moyens, qui ont élevé dignement leurs enfants dans des espaces très étroits, pour celles qui, orphelines ou veuves, ont gardé leur nif d lhourma, pour toutes ces femmes, je demande à l’assistance de se lever et d’observer une minute de silence ».

Celle-ci s’est déroulée dans un silence parfait avant la présentation des hommages rendus à des femmes du village, humbles mais exceptionnelles :

  • Na  Hadjila Ichaâllalen (femme du chahid SAADI Belkacem) emprisonnée d’abord pour quelques jours  puis pour une année entière.  Les  militaires sont venus la chercher à la maison, devant ses enfants en pleurs. Elle était torturée à l’électricité au niveau des orteils, du petit doigt de la main, de la langue, avant d’être mordue par les chiens féroces de l’armée française. Elle n’a été libérée qu’après la mort de son mari au maquis. On l’a ramenée sur une échelle, du sang coulant de ses mains et  des morsures de chiens sur le corps.
  • Na Fadhma OUMAZI, mère des maquisards Abdelhafid et Hanafi ADOUANE, qui a été mise à nue devant la population du village (voir texte La femme nue sur leflaye.net) afin d’intimider les familles et les humilier.
  • Les sept femmes à qui l’on a rasé le crâne pour les mêmes objectifs criminels : Na Hadjila Ichaâllalen (Mme SAADI) ; Na Yamina I Baâzizen (Yemma Mimi, Mme ADOUANE) ; Thassam3ounith Athou3oudha (Mme ADOUANE) ; l’épouse de Abdellah Ou Djellili ; Na Cherifa Thassadouqith ; Na Djedjiga Ou Karou3 (Mme ABERKOUK ) et Na Fatima Thallahsente. L’évocation de chaque nom s’accompagnait d’un concert de youyous stridents.
  • Na Dhaouia Ath Cherif (Mme CHEKOUR,  née HAMOUCHE), décédée en 2011 à l’âge de 112 ans en emportant une mémoire précieuse de notre village et de la Kabylie.
  • Na Ldjida Oumassis (Mme Alilouche), mère de Mohand, dit Si Ahmed, décédée en 1976. Elle  avait plus de cent ans. Devenue très tôt veuve avec deux enfants, elle veillait au grain. Elle était comme un soldat. Son arme, c’était sa poésie abondante, qui coulait de source et accompagnait son dur quotidien. C’était une femme de caractère.
  • Houria Thava3ouzth (Belatèche). Elle a été une des premières femmes algériennes écrivaine publique. Pendant la guerre, elle écrivait des lettres pour toutes les femmes, notamment celles dont les maris ou pères étaient émigrés, et cela sans jamais divulguer leurs secrets. C’était elle qui parlementait avec les militaires quand ils débarquaient chez elle. Elle était parvenue à sauver une maison, qui abritait des orphelins, d’un bombardement. Femme instruite, elle ne parlait jamais en français sauf par nécessité. Elle faisait discrètement le tour de plusieurs maisons pour déposer des sachets pleins de bonnes choses dont les œufs de ses poules. Elle était restée  digne et  fière jusqu’à son dernier souffle en 2006.

Na Baya Thazahrirth,  une femme qui ne prononçait que de douces paroles, accompagnées toujours de proverbes et de contes. Elle accueillait les gens dans la rue avec un grand sourire et leur fait des douas (invocations).  Elle portait tous les jours dans son ichiwi (partie du corsage) ou sous sa cape (balita) quelque chose à donner aux autres. Elle est décédée en mars 2018.  C’était un ange.

Na Wardia Ihaddadhen (Allem Wardia), une femme qu’on ne voyait pas mais qui était présente, qui parlait peu mais qui disait beaucoup, qui n’avait jamais élevé la voix de toute sa vie, qui a élevé sa nombreuse progéniture s wallen (avec les yeux), qui se faisait le bonheur de distribuer aux gens sa pension de réversion pendant plus de vingt ans, qui a été jetée, durant la guerre, en prison pour quelques jours  parce que son mari Tahar Ahanchalvi (CHELBI Tahar) était au maquis, qui se souciait tous les jours du sort de l’Algérie.  Elle est décédée le 10 février 2019. Elle était un monument et elle le restera.

Ces femmes doivent être notre école. Elles transmettaient des valeurs qu’on n’apprend pas à l’école, qu’on ne trouve pas dans les livres. Ce sont elles qui ont enfanté et élevé ces hommes qui ont libéré l’Algérie en leur inculquant le sens de la patrie, de la justice et de l’honneur.

 Dans la salle, un métier à tisser traditionnel était dressé à côté de la scène. Zahia CHELBI s’est adressée à l’assistance en ces termes : « azetta  dh rouḥ, adhizra3 rouḥ dhagnagh khater ivdha itsafghagh. » (Le métier à tisser possède une âme, dit-on. Il insufflera la vie en nous car on commence à perdre cette âme kabyle.) Ce métier à tisser nous a été gracieusement prêté par la tisseuse K. G.- alors qu’il portait un ouvrage en cours – pour qu’il apporte à notre pays  paix, amour, lkhir, rvaḥ.

 « dhelfal laâli », nous répétait-elle. Cette artisane, qui contribue à conserver notre patrimoine ancien, a également remis pour l’exposition un burnous, trois couvertures et aqardhache (carde). K.G., ainsi que sa mère âgée de 89 ans et qui continue encore à tisser, ont reçu de vives félicitations de l’assistance.  Nous tenons à saluer, au passage,  Ouari Akli, président de l’association APAC, qui a eu la bonne idée du métier à tisser.

Tiziri et Lahlou, venus d’Alger, malgré l’état de santé de Lahlou, ont contribué à enrichir cette rencontre par un beau montage poétique comprenant des textes profonds et émouvants : « Tamețțut », « Luâaɣ », « Tignewt », «Tirekizt », « Tiɣri n tlemzit », « Ur d igwri w awal », « I tlemzit n tefsut » et « Iznan ». Durant la déclamation de ces poèmes, les larmes ont souvent coulé sur le visage de certaines femmes émues par la prestation de ce duo qui œuvre depuis de nombreuses années à la culture amazigh.

Madame KADI (à gauche tenant le micro)

Un hommage a été également rendu à madame KADI Daouia, institutrice et directrice de l’école de filles d’EL-FLAYE à la retraite. Partie intégrante de la mémoire du village, le message qui lui était destinée a été lue dans la salle : « A madame Kadi Daouia :

  Au nom de tous les anciens élèves de l’école de filles d’EL-FLAYE, de leurs parents et de tout le village d’EL-FLAYE, nous vous rendons un grand hommage. A EL-FLAYE, vous êtes assimilée à l’école : on ne peut parler de l’école sans évoquer madame KADI. Avec vous, l’enseignement n’est pas un métier mais une mission. A EL-FLAYE, vous incarnez la femme émancipée, fruit de l’éducation de la mère, du combat des aînées et du travail. Vous êtes un patrimoine. »

Une poétesse du nom de Meryana a déclamé trois poèmes liés à la condition de la femme  (« Yemma », « Tamețțut », « Tislit ») qui ont ému l’assistance.

Pour clore la rencontre, toutes les femmes ont observé debout une autre minute de silence en solidarité avec les femmes qui marchaient ce jour-là dans tout le pays et avec l’ensemble des participants du mouvement de contestation populaire.

Un gâteau en forme de cœur a été découpé par six femmes âgées de plus de 80 ans avec, au-dessus de leur tête, le portrait de la doyenne du village, sous les applaudissements de toutes les autres et sur une musique de circonstance.

C’était une rencontre très émouvante. Beaucoup de femmes ont pleuré mais elles ont ri aussi. Elles ne sont pas prêtes d’oublier ce jour, comme elles l’ont affirmé.

La rencontre s’est achevée par une collation dans l’esprit de la convivialité kabyle. En effet, une quinzaine de femmes étaient venues les bras chargés de plateaux de beignets et de gâteaux faits maison sans que la demande leur soit faite.

EL-FLAYE peut s’enorgueillir d’avoir des femmes dignes de la réputation de notre village à travers l’histoire. Soyons, nous aussi, dignes de ces braves femmes.

Le bureau de l’association EL-FLAYE-Savoir et Patrimoine                                                             
Le bureau de l’Association pour la Promotion de l’Activité Culturelle

 Avec toute notre gratitude à M. MESSAOUDI Kamel et son épouse, Dalila, qui ont mis gracieusement à notre disposition la salle des fêtes Ounissa. Sans leur généreuse contribution , cette belle rencontre n’aurait pu avoir lieu.


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Publié par Samir

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